Vous avez un Android? La vie de vos oreilles va changer

photo iphone.jpg

Au Podcast Day à Copenhague (où Louie était convié), la nouvelle application podcasts de Google était sur toutes les lèvres: elle arrive, de manière imminente, c'est une question de semaines. Actuellement, les consommateurs Apple jouissent d'une application native dans leur téléphone: ils achètent un iPhone, et sans rien télécharger, ils peuvent très facilement écouter des podcasts.

À l'inverse, les détenteurs d'Android devaient, jusqu'à présent, télécharger une des nombreuses applications proposées, mais sans bien savoir vers quoi se tourner. Ce qui avait pour résultat ce décalage impressionnant: 80% des écoutes de podcasts se font sur iPhone, alors que 80% des propriétaires de smartphones ont des téléphones Android. (En France, Android détient 80% de part de marché contre 75,6% un an plus tôt.) Mais cette situation s'apprête à changer.  

«La mission de notre équipe est d'aider à doubler le nombre d'écoutes de podcasts dans le monde, au cours des deux prochaines années», a expliqué Zack Reneau-Wedeen, chef de produit Google Podcasts, il y a quelques semaines.

Dans un post de blog publié en avril, le studio de podcasts américain Pacific Content expliquait que cette nouvelle application, en plus de toutes les fonctionnalités attendues d'une app de podcast classique, intégrerait Google Search et Google Assistant.

  Steve Pratt de Pacific Content au Podcast Day à Copenhague, le 12 juin 2018

Steve Pratt de Pacific Content au Podcast Day à Copenhague, le 12 juin 2018

Aussi, pour arriver à doubler l'audience des podcasts, ceux-ci apparaîtront également dans les résultats de recherches Google de manière plus claire, comme des «citoyens de première classe», à l'instar des onglets texte, image et vidéo. Non seulement lorsque l'on cherche spécifiquement le podcast mais aussi lorsque l'on fait une recherche associée à la thématique principale du podcast, a détaillé Steve Pratt de Pacific Content en avril. Présent à Copenhague ce mardi 12 juin, il a laissé entendre que l'appli Google pourrait sortir dans les deux semaines à venir.

D'ici-là, si vous cherchez encore une appli pour votre smartphone sous Android, voilà des idées.

Comment Radio France envisage le podcast

Le 13 février 2018, France Culture a lancé son premier podcast natif de fiction, Hasta Dente, sans qu'il ait été diffusé au préalable en FM. Mais la distribution de podcasts par Radio France n'est pas récente. Depuis 2005, date à laquelle Radio France commence à diffuser des programmes sur iTunes, elle recense 2,5 milliards de téléchargements issus des antennes.

Face à ce chiffre impressionnant, on est tenté de se demander si aujourd'hui, en 2018, la consommation du podcast est enfin devenue une évidence. À défaut de pouvoir répondre de façon tranchée, il est au moins intéressant de comprendre comment une telle institution conçoit le format aujourd'hui, et le discours qu'elle adresse au grand public pour rendre accessible ce type de programme. Parmi toutes les initiatives de la maison de la radio, il y a notamment cette vidéo de France Culture expliquant «Comment écouter un podcast». Christelle Macé, directrice du marketing digital de Radio France, était la personne qui pouvait nous répondre.

Comment Radio France a-t-elle décidé de se mettre aux podcasts?

C.M. : L'origine des podcasts de Radio France, c'est d'abord l'évidence de la réécoute. La deuxième évidence, c'est de transporter nos contenus au-delà de nos propres supports, et donc auprès d'autres publics, ceux pour qui ce n'est pas naturel de se tourner vers Radio France. C'est dans la culture de la maison d'être toujours là où les nouveaux points d'accès au public se développent. C'était le cas au début, et c'est toujours le cas aujourd'hui dans le cadre de notre stratégie d'hyperdistribution. Cela n'empêche pas de réfléchir au bien-fondé de cette distribution et aux relations que l'on doit entretenir avec les plateformes.

Qu’est-ce que le terme «podcast» signifie pour Radio France? Dans notre définition technique interne, on fait une subtile distinction entre, d'une part l'AOD (Audio On Demand), c'est-à-dire ce qui est mis à disposition des usagers pour la réécoute sur nos propres supports ou à l'extérieur, et d'autre part le podcast où l'étape finale reste le téléchargement et l’écoute hors connexion. Aujourd'hui, le terme «podcast» est employé par tous nos confrères de manière beaucoup plus générique pour désigner l'écoute à la demande, où l'on veut (sur n'importe quelle plateforme) et quand on veut (en dehors des grilles horaires). On prend aussi ce parti. En réalité, pour les utilisateurs, et en particulier pour les plus jeunes, peu importe qu'il s'agisse de téléchargement ou de streaming. Ensuite, on a beaucoup de discussions en interne sur la façon dont on nomme les différents modèles. Quand on parle de quelque chose à réécouter dans une émission, quand on fait des spots antenne, quand on décline un certain nombre de visuels de promotion, quand on explique notre activité au grand public, on se demande toujours si le terme «podcast» est bien compris. Tous les nouveaux acteurs qui se lancent, comme Louie Media, aident beaucoup à populariser ce terme, ce qui nous convient très bien.

Quels sont les noms que vous donnez à ces différents modèles de podcast pour le grand public?

On va plus volontiers utiliser le terme «podcast» quand il s'agit d'une série en tant que telle, avec un début et une fin. Quand on parle d'un contenu issu de l'antenne, on va davantage dire qu'il est «disponible en podcast» ou «disponible à la réécoute». Pour nombre d’utilisateurs, peu importe que le contenu soit issu de l'antenne radio ou pas: ce qui compte, c'est que ce soit France Inter ou France Culture qui lui propose. Il y a une valeur attachée à la marque. L’expression «podcast natif» est mal comprise. On va plutôt dire «podcast original», mais ce n'est pas très convainquant. On se met surtout à parler de «série originale» ou «inédite». On utilise des termes qui font comprendre que l'on fait un pas de côté par rapport à l'antenne. Pour être honnête, nous n'avons pas encore de méthodologie pour recueillir l'avis des utilisateurs. Ce dont on est certain, c'est qu’il faut faire comprendre aux auditeurs la notion d'épisodes, soit qui se suivent quand ils ont toute une série à écouter, soit dont l’ordre importe peu pour écouter le programme. C'est une chose sur laquelle on s'interroge : le podcast est-il plutôt une série ou un ensemble? Finalement, on s'autorise beaucoup de libertés.
 

Quelle est l'audience des podcasts de Radio France aujourd'hui?

En 2017, Radio France a comptabilisé près de 600 millions de téléchargements. Depuis 2018, le chiffre s’élève à environ 60 millions par mois.

chiffres radio france 1.png

Les chiffres de téléchargements / avril 2018 – source eStat (Direction des études et de la prospective, Radio France)

L’évolution du total Radio France, depuis 1 an, avec France Inter et France Culture qui pèsent plus de 90% des téléchargements


Quelle stratégie allez-vous mettre en place ces prochaines années concernant le podcast?

On essaie d'avoir des relations et des discussions plus approfondies avec nos partenaires, les plateformes de distribution, afin qu'il y ait un meilleur échange et que l'on puisse apprendre de cette distribution externe. Le problème de la distribution externe, c'est l'accès aux données. C'est important pour nous de savoir que sur Deezer ou sur iTunes par exemple, ce ne sont pas les forcement les mêmes contenus qui sont plébiscités, que sur telle plateforme, les auditeurs vont jusqu'au bout, et sur telle autre non. Il faut aussi comprendre pourquoi. On a besoin de maîtriser cette distribution. On se sert aussi de cette année 2018 et sûrement de l'année prochaine, comme des laboratoires pour essayer des nouvelles formes d'écriture, des nouvelles thématiques moins abordées sur les antennes de Radio France. Cela nous permet d'inventer des choses éditorialement, mais aussi parce que les vingt-quatre heures d'une grille de radio sont finalement assez limitées. Cela laisse le champ libre à des projets qui ne pourraient pas trouver leur place à l’antenne.
 

Pensez-vous que vos podcasts auront un jour une aussi grande importance que l'antenne?

Oui, j'en suis certaine. La radio, c'est-à-dire l'antenne, compte beaucoup, car c'est un fil, un compagnon de moments de vie. Mais écouter des podcasts, c'est comme choisir dans une bibliothèque, ce qui est un acte beaucoup plus volontaire de la part de l'utilisateur. En revanche, je ne suis pas du tout dans l'angoisse de la cannibalisation ou du remplacement de la radio par le podcast. Je pense qu'il s'agit d'usages différents et très complémentaires.


Propos recueillis par Elie Olivennes

Le conseil podcast de Rokhaya Diallo: Politically Re-active

Rokhaya Diallo est journaliste, auteure et réalisatrice.

«Comment survivre sous l’ère Trump? W. Kamau Bell et Hari Kondabolu explorent toutes les questions politiques actuelles sous l’angle de la résistance et de l’activisme avec un.e invité.e différent.e chaque semaine. C’est frais, c’est joyeux, c’est drôle et ça donne des outils pour garder le sourire en dépit du contexte wtf.»
 

Politically Re-active est un podcast en anglais à écouter sur politicallyreactive.com.

Louie, Acte I

Pas qu'on soit obsédé.e.s par les histoires (pas du tout), mais on s'est dit que la fin du crowdfunding qui arrive (vous avez jusqu'à ce vendredi soir 23h59 pour participer!), c'était l'occasion de faire un petit point sur le début de Louie. Comme si ce 1er juin, c'était l'acte I qui s'achevait.

Le prologue, c'était au printemps dernier. Louie ne s'appelait pas Louie, et on s'ennuyait. À la terrasse de café d’une rue gentrifiée, l’une a dit à l’autre: 
«Mais en vrai, pourquoi pas une boîte de prod?» et l’autre a dit «Trop de papiers: phobie administrative, Thomas Thévenoud». La première a dit «Moi j’adore ranger les papiers, ça me détend.»

Et voilà, il n’a fallu que ça.

Ou presque. Deux démissions, des nuits d’angoisse plus tard, beaucoup d’heures de rush dans la chambre d’une pré-ado extraordinaire, merveilleuse, qui change nos vies, des hectolitres de caféine, des mètres cubes de mikado et de banana bread plus tard, on était à 3 dans nos salons, avec Élie, le super stagiaire-fondateur de compétition (chef de la newsletter de Louie):

Élie à gauche, Mélissa à droite

Plus on avançait, plus on se rendait compte de tout ce qu'on ne savait pas faire, et de la chance qu'il y a à être bien entouré.e.s, de gens qui t'épaulent sur le son, la compta, le business, la prod, la vie, et de livres: 

c4dac709-30c2-42bd-844c-42ef399b40a0.png

On a continué à produire Transfert pour Slate.fr, à chercher en permanence de nouvelles histoires, à être accompagné.e.s par les journalistes, musiciens et ingés son canons qu'on a la chance de fréquenter, et puis on a planché sur nos nouveaux projets. Et on a fini par lancer notre premier podcast Louie.

C’était l’acte I qui commençait. Vous vous êtes mis à écouter Entre, à nous envoyer des commentaires gentils, les audiences ont commencé à grimper, et on a appris à essayer de ne pas rire quand on nous prenait en photo: 

On s’est mis à recevoir des demandes de médias, ou de marques, qui voulaient faire des podcasts avec nous (ce n'est pas encore prêt mais c'est imminent, ça arrive!). Au point qu’on a pu embaucher notre première chargée de production, Adélie, et s’installer dans de vrais bureaux, avec un ficus et une machine à café, un lieu de travail où le stagiaire ne côtoie pas ton linge qui sèche:

15fd7e68-fdac-460c-8c8a-43ab7d04881a.jpg

Certes, il y a des tapis moches, mais vraiment, cet endroit est super

Et l'équipe s'est encore étoffée, avec Gabrielle, notre nouvelle stagiaire. 

a5f73ac1-23fc-4fc3-ad6b-c3601bad3d3c.jpg

Adélie à gauche, Élie au centre, Gabrielle à droite.
(Peut-être qu'il faut au moins les lettres e, l et i pour être embauchés chez Louie)

Et là on s’est dit qu’on voulait vraiment lancer nos nouvelles productions, qu’on avait besoin de fonds pour amorcer les projets éditoriaux qu’on souhaitait vous faire entendre avant la fin de l’année, pour payer toutes les personnes avec lesquelles on travaille, journalistes, ingés son, musicien.ne.s, réalisateurs et réalisatrices... Et on a alors lancé le crowdfunding. On a sobrement et discrètement communiqué dessus:

J-5! Vous écoutez des podcasts mais les histoires vous manquent? 😔
Les deux semaines entre chaque épisode de #Transfertpodcast vous semblent longues? 😢
Aider-nous à vous faire #entendredesvoix nouvelles ✊
🔥 Participez à notre crowdfunding 👇

https://t.co/XSEk2fU9n2 pic.twitter.com/1mKUWsB5s2
— Louie Media (@LouieMedia) May 27, 2018

Et à l’heure où l’on se parle (00h24 et les cernes qui vont avec), vous êtes 720 contributeurs, et vous avez laissé 363 commentaires géniaux (dont beaucoup de «Il ne savait pas que c'était impossible, alors il l'a fait!👍». Est-ce une private joke générale de tous nos auditeurs?)

a41971ba-6cc1-46f1-9f31-6982e81cc82e.jpg

Nous avons franchi la somme plancher des 25.000 euros, et nous espérons atteindre 110 ou 120% avant la fin de la collecte.
 
Quoi qu’il en soit, on a un peu le sentiment de passer à l’acte II. Celui où notre consommation de caféine certes ne baissera pas, mais où l’on pourra vous proposer de plus en plus de podcasts, en recherchant un son plus inventif, des histoires nouvelles, des récits différents.
 
Il y a toujours des nostalgiques des débuts. En lançant Louie on a réécouté la toute première émission de This American Life, le taulier des podcasts américains. Elle date du 17 novembre 1995 et elle s’appelait «les nouveaux commencements». Ira Glass, le présentateur, démarrait le programme par un coup de fil, passait un peu de jazz, parlait de ce que c’était de lancer une nouvelle émission, aucune attente, aucune nostalgie et, au bout d’une minute, lâchait: «je pense que certains auditeurs quelque part se disent: "je me souviens des débuts de cette émission, il y a une minute ou deux, quand elle était vraiment bien"».
 
À l’acte II, il y a forcément des auditeurs qui se diront «c’était mieux avant». C’était mieux quand Louie faisait la start up nation entre la cuisine et les toilettes, quand les cheffes préparaient des biscottes au thon pour le déjeuner, et que personne ne savait que cette boîte existait. 
 
C’était bien hein, on ne dit pas le contraire. Mais maintenant ça va être tellement mieux.
 
Et franchement, c’est grâce à vous. Et à votre argent et à votre envie de tote bags et de stickers. Mais vraiment grâce à vous.

On a hâte de vous faire découvrir la suite.

PS: Et jusqu'à ce soir donc: vous pouvez participer, partager le lien du crowdfunding, faire écouter Entre et Transfert autour de vous! Toutes les participations seront utiles jusqu'au dernier moment!

 

C.P. & M.B.

Le conseil podcast de Julien Ménielle: Floodcast

Julien Ménielle est YouTubeur, il anime la chaîne Dans Ton corps et vient de publier un livre du même titre chez Michel Lafon.

«Floodcast, c’est le podcast polymorphe et jubilatoire de FloBer, réalisateur ultra drôle et talentueux de son état, flanqué du non moins drôle et talentueux Adrien Ménielle (oui c’est mon frère) dans le rôle du sniper. Une tablée de 5 personnes, avec des invités issus du monde du Web et de la comédie de manière générale, autour d’un sujet de la vie quotidienne, pour s’échanger anecdotes, blagues et conseils culturels.

Le génie du truc, c’est que quel que soit le thème, les convives et les rubriques, on se sent comme à l’apéro avec une bande de potes, on apprend des trucs, et on mouille son slip de rire. Mon conseil: ne faites pas la même erreur que moi, ne l’écoutez pas au sport, c’est un coup à se blesser.»


Floodcast, un podcast de Flober

Qu'est-ce qu'une bonne musique de podcast?

Vous avez déjà eu le jingle de Serial, reconnaissable entre mille, dans la tête pendant plusieurs jours? Ou le sentiment de revenir en enfance dès les premières notes de Entre? Nous, oui. Mais seriez-vous en mesure de chantonner les moments musicaux qui surgissent, de temps à autre, au cours d'un épisode? Rien n'est moins sûr. La musique est un élément crucial de nos podcasts, elle permet de soutenir la voix, d'établir une atmosphère et une esthétique particulière, de ponctuer le récit, etc. Mais, comme le montre bien cet article du média musical Pitchfork, composer une bonne musique de podcast est un exercice beaucoup plus compliqué qu'on ne le croit, qui n'a pas grand chose à voir avec la création musicale ordinaire.

On a donc eu envie d'interroger Maxime Daoud, l'un des musiciens et compositeurs qui réalise la musique pour Transfert depuis le début. Il travaille par ailleurs sur plusieurs projets musicaux: Ojard (ojard.bandcamp.com), Rodolph (rodolph.bandcamp.com) et joue avec Forever Pavot, Adrien Soleiman. 
 

Comment imagines-tu la musique d'un épisode Transfert?

daoud.jpg

«Je reçois d'abord un premier montage de l'épisode, qui n'est pas nécessairement une version définitive (mais presque) pour me donner une idée de l'histoire. Je propose ensuite un thème musical, qui dure entre dix et quinze secondes, et il y a des ajustements à faire parfois. Puis je place la musique à différents endroits du récit. Et on refait de nouveaux allers-retours pour voir si le montage convient, s'il faut rajouter de la musique à certains moments ou en retirer. Enfin, j'envoie les pistes séparées pour aller au mixage. Je travaille chez moi, sur ordinateur, avec le logiciel Ableton Live. J'utilise des sonorités qui sont dans le logiciel et que je traite, mais je fais aussi des prises extérieures avec de vrais instruments (des guitares, des basses, des synthétiseurs, des claviers, etc). Le temps que je mets à composer la musique dépend beaucoup des allers-retours, mais, en moyenne, il me faut une après-midi pour écrire un thème musical et commencer à le mettre en forme, et une autre bonne demi-journée de travail pour le montage.»
 

 

Comment écoutes-tu les épisodes de Transfert dont tu dois faire musique?

«Il y a plusieurs niveaux d'écoute. Il y a d'abord une écoute "naïve", comme si je consommais le podcast de façon classique. J'écoute l'histoire, j'écoute la personne qui parle pour percevoir l'émotion, l'ambiance générale. Vient ensuite une écoute plus technique, dans la perspective de construire une musique. À ce moment-là, j'écoute en premier ce qui a trait à la musicalité de la voix. La voix parlée est très musicale, dans sa tonalité, sa rythmicité, sa dynamique. Certaines sont calmes et monocordes, (sans dimension péjorative), assez stables finalement, et d'autres varient beaucoup plus, avec des exclamations, des changements de rythme... Je considère presque la voix parlée comme un instrument musical, comme si le récit était une longue mélodie qui se décline. C'est à partir de cela que j'essaie d'établir un accompagnement. J'écoute aussi évidemment ce qui est raconté. J'essaie de déterminer où l'histoire va, quels chemins elle emprunte, quels détours elle fait.»
 

Alors comment fais-tu concrètement pour composer une musique en accord avec une voix parlée?

«La première chose que je fais, c'est déterminer le débit de la voix. Je mets un métronome régulier et j'essaie plusieurs tempo pour voir ce que cela fait sur la voix. Et on se rend souvent compte qu'elle est presque en rythme, comme si on avait un tempo inconscient quand on s'exprime. Ensuite, j'établis approximativement sa tonalité. Quand on parle, les intervalles de notes sont assez réduits, donc j'essaie plusieurs thèmes pour voir ce qui sonne naturellement le mieux avec la voix. Je tente un La majeur, par exemple, et si ça ne va pas, j'essaie un autre accord. Je travaille aussi sur les timbres. Une voix peut être nasillarde, épaisses, fine, etc. Je recherche une complémentarité entre la musique et le timbre de la personne qui parle. Si la voix est très médium et très pleine au centre, je vais plutôt l'habiller par le haut (aigu) et par le bas (grave) pour ne pas créer de redondance sonore. Inversement, si elle est fine et perchée, je vais lui faire un petit fauteuil pour qu'elle puisse être installée dessus. Tout cela contribue à l'équilibre et à l'harmonie sonore de l'épisode.»
 

As-tu une méthode de composition musicale pour le podcast?

«L'idée générale est de ne pas entacher le propos et la narration de la personne qui parle en plaquant mon intention et mes émotions à moi. Il s'agit de soutenir le propos, pas de l'effacer. Quand la musique accentue trop un élément, ça devient lourd alors que la voix seule ne l'était pas. J'essaie de composer un thème musical équilibré d'une quinzaine de secondes, avec un certain nombre d'éléments qui peuvent être déclinés tout au long de l'épisode et qui, isolés ou utilisés dans d'autres configurations, vont pouvoir soutenir des moments très variés. Même si l'épisode est très triste, la musique ne le sera pas du début à la fin, parce qu'il y a toujours des nuances dans le propos, des variations dans les émotions, ce n'est jamais uniforme. Il faut donc qu'il y ait assez de ressources dans la composition. Je réutilise souvent un élément rythmique de l'arrangement initial dans les moments tendus, quand il y a de l'action ou du suspens. Dans des moments plus nostalgiques, j'utilise davantage d'harmoniques, de mélodies, d'éléments sonores ouverts. Pour les premiers Transfert, j'avais proposé plusieurs thèmes, comme pour chapitrer l'épisode avec des musiques différentes. Mais cela faisait trop de variations, et le récit était brouillé. On s'est mis d'accord avec Mélissa et Charlotte pour qu'il y ait davantage de cohérence générale dans la musique avec un thème principal. C'est une méthode qui s'est construite empiriquement et subjectivement, mais j'ai l'impression que ça marche mieux comme ça.»
 

Qu'est-ce qu'une bonne musique de podcast selon toi?

«Une bonne musique de podcast doit être en adéquation avec l'esthétique et la ligne éditoriale du podcast lui-même. Avec Transfert par exemple, on est sur quelque chose d'intimiste et de personnel où les gens parlent dans un contexte assez confiné et calme. La musique doit épouser cette ambiance. Une bonne musique de podcast doit aussi soutenir le récit sans l'écraser, le surcharger ou le mettre au second plan. Elle doit se faire suffisamment discrète tout en apportant du relief et du décor à certains moments. C'est une sorte de présence absente.»
 

Tu fais de la musique par ailleurs. Quelle est la différence entre composer de la musique en général, et de la musique pour podcasts?

«C'est très différent. D'un côté, c'est une démarche personnelle quand je compose pour mes projets: je suis mes envies, mes intentions, je détermine ce que je veux faire et la manière dont je veux le faire. Pour Transfert, je m'adapte, j'essaie de servir une ligne éditoriale et un projet culturel qui me dépasse. Il ne faut pas confondre les deux. En revanche, il y a nécessairement des intrications et des sources d'inspiration diverses. Personnellement, je vois la création musicale comme quelque chose d'un peu total et sans clivages véritables.»
 

Est-ce que composer de la musique uniquement pour des podcasts peut être un véritable métier, selon toi?

«Oui, pourquoi pas? À condition que le marché soit suffisamment développé pour ça. Aux États-Unis par exemple, avec des grosses émissions comme This American Life, je suis sûr que certaines personnes ne font que ça. Personnellement, j'ai besoin de faire des choses différentes et je considère que la diversité et l'ouverture sont bonnes pour la création en général. Cela crée des frictions assez intéressantes, alors que la spécialisation dans un domaine peut instaurer un certain nombre de normes qui contraignent l'inspiration et la créativité.»

 

Propos recueillis par Elie Olivennes

Crédit photo: Anne Moyal.

Le conseil podcast de Philippe Pujol: Un faux prophète

Philippe Pujol est journaliste et écrivain, prix Albert Londres en 2014.

«Ce type est une ordure. Un faux prophète qui endoctrine depuis des années des gamins vulnérables en prison. Puis comme le podcast défile on comprend finalement que ce type fait les ordures de notre société et en retraite les résidus. Un témoignage fort, sorti des profondeurs d’une longue incarcération, qui ne pouvait exister qu’en podcast. L’écrire était trop faible, le filmer était impossible. Un travail de réalisation brillant par sa sobriété. La voix d’un mal qui ronge nos jeunes paupérisés.»

Un faux prophète, un documentaire de Claire Robiche à écouter sur Arte Radio.

Yanny, Laurel et les trompe-l'ouïe

Yanny ou Laurel?

Vous vous souvenez de la robe? Non? Mais si: cette robe, objet d'affrontements sur les réseaux sociaux de hordes d'internautes déchaîné.e.s. Les un.e.s prétendaient la voir blanche et dorée, les autres bleue et noire. Figurez-vous qu'un phénomène similaire fait rage depuis quelques jours, mais cette fois à propos d'un enregistrement audio. Lundi dernier, le débat est né sur Reddit. Le lendemain, les débats ont continué après le tweet d’une internaute. Écoutez l'enregistrement qui se trouve juste en dessous. Qu'est-ce que vous entendez?

Alors, faites-vous partie du camp «Yanny» ou du camp «Laurel»?
Comment est-ce possible qu’une moitié de personnes entende un mot, et l’autre moitié un autre? D’autant que les sonorités de ces deux noms n’ont à peu près rien à voir! Y a-t-il des explications à ce phénomène d’illusion auditive, de trompe-l’ouïe?
 

Non, vous n’êtes pas fous

 

Oui, il y a des explications, rassurez-vous. Selon cet article de Spin, la différence de perception auditive tient simplement aux variations de la gamme de fréquences que nous sommes capables d'entendre, notamment les fréquences hautes (c’est-à-dire les aigus). L’être humain est généralement en mesure de percevoir jusqu’à 20 kHz environ. L’article précise que cela correspond à peu près à deux octaves de plus que la note la plus aiguë d'un piano.

Mais il arrive que certaines personnes n’aient pas une perception auditive aussi étendue, c’est même plutôt fréquent d’ailleurs. Dans le cas de cet enregistrement, les sons qui composent «Yanny» sont proches de 20 kHz. Donc, les personnes qui entendent «Laurel» ont une ouïe moins sensible aux aigus que celles et ceux qui entendent «Yanny». La divergence viendrait donc de notre perception des sons et de l’acuité de notre oreille. The Upshot du New York Times a même fait un outil avec un curseur pour faire varier la hauteur de la voix de l’enregistrement. Vous allez être capables d’entendre «Yanny» ou «Laurel» à loisir!

trompe l'ouie 1.gif

Mais cet article de The Atlantic propose une solution un peu différente. Chelsea Sanker, une phonéticienne de l'Université Brown, s’est penchée sur le spectrogramme obtenu à partir de l’enregistrement qui fait débat. Et la conclusion est assez claire, pour elle: ni «Yanny», ni «Laurel» n’est vraiment prononcé ici. Elle explique que le premier son entendu n'est assurément pas vélarisé (c’est-à-dire que la langue de l'orateur ne touche pas l'arrière de son palais mou). Donc ce n’est pas un L (comme dans «Laurel»). Mais la consonne du milieu n'est pas non plus un N, nous apprend-elle. On pourrait en entendre un parce que le son «i» qui suit a une sonorité très nasale. Il pourrait aussi y avoir une confusion à cause du dernier son entendu dans chacun des deux mots. Les deux sonorités («i» et «el» ) sont «sonnantes» ou «résonantes»: on peut continuer à les prononcer jusqu'à manquer d'air, contrairement aux sons occlusifs comme le «p» ou le «t». Donc cette explication-là considère plutôt que la source du débat vient de l’enregistrement lui-même, vu qu’il s’agit d’une voix artificielle.

you better !.gif

Mais des explications plus cognitives peuvent également être apportées. Ainsi, Le Monde cite le magazine anglo-saxon The Verge, qui est allé interroger Lars Riecke, professeur adjoint en audition et neurosciences cognitives à l’université de Maastricht. Ce dernier indique qu’il ne s’agit pas vraiment ici d’une illusion auditive, mais plutôt d’une figure ambiguë: «Une partie de la variation peut être due au système audio jouant le son [...] mais cela dépend aussi de la mécanique de vos oreilles, et ce que vous espérez entendre». Nina Kraus, du laboratoire Brain Volts de l’université Northwestern, explique au National Geographic que «la façon dont vous entendez le son est influencée par votre vécu et ce que vous savez sur ce son». Dans le même article, Douglas Beck, rédacteur en chef de la revue d’audiologie Hearing Review, poursuit ainsi: «Beaucoup pensent que l’ouïe se produit dans l’oreille, mais en réalité l’ouïe et l’audition s’accomplissent dans le cerveau».

Mais alors, le cas Yanny Laurel est-il unique pour autant faire parler de lui? Et bien non! Il y a quantité d’illusions auditives, de «trompe-l’ouïe». Simplement, nous nous y sommes habitué.e.s. La plus répandue est peut-être celle de la stéréophonie: quand on écoute de la musique ou un podcast sur deux enceintes, il arrive que l’on entende des sons provenant du milieu, d’entre les deux sources réellement existantes! Un autre exemple connu: le bruit que fait une ambulance ne change pas, il reste le même, et pourtant nous l’entendons se modifier lorsqu’elle s’éloigne. Cette perception auditive est due à la vitesse de propagation du son : c'est ce qu'on appelle l'effet Doppler.

Chez Louie en tout cas, pas d’entourloupe. Que du son authentique pour le plaisir de vos oreilles!

Elie Olivennes

Le conseil podcast de Alice David: La Poudre

alice david photo.png

Alice David est actrice. Elle est à l'affiche de Monsieur Je-sais-tout et de Demi-sœurs (sortie le 30 mai 2018)

«Je suis une très grande fan de musique, j’en écoute beaucoup, et de manière passionnelle. Quand un album me plaît, je le savoure en boucle, jusqu’à ne plus en pouvoir. À défaut de trouver une autre nouveauté musicale qui me transporte, je me suis tournée vers un podcast, puis deux, puis trois, et je suis tombée sur La Poudre de Lauren Bastide. D’abord celui avec Fanny Herrero, scénariste de la série Dix pour cent, passion de mon métier oblige. Elle y raconte comment elle aimerait voir des femmes en costume noir à Cannes, et donc vêtues comme des hommes, pour que l'on commente plus leur travail que leur tenue. Ça m’a interpellée: est-ce qu’on en arrivera là? J’ai continué avec Sophie Fontanel, et je me suis baladée grâce à elle, entre le sexe et la mort, mais avec humour et légèreté. Puis, l’amour de la musique n’étant jamais très loin, j’ai écouté Juliette Armanet, et je pense que c’est l’un de mes préférés. La discussion est toujours intime sans jamais être impudique. Ce sont des parcours de femmes, ou plutôt de personnalités intrigantes, qui me font les aimer encore plus fort. Je le recommande à tous les curieux, hommes et femmes confondu(e)s.»

La Poudre est un podcast de Nouvelles Écoutes présenté par Lauren Bastide.


Crédit photo: Martin Lagardère.

Podcast? Poulet? Poulcast?

Aujourd’hui, on va vous parler de volaille. De poule, de coq et d’œuf pour être précis. Oui, oui (vous étiez tous à la campagne cette semaine). Parce que le podcast est une forme encore naissante bénéficiant d’une liberté extraordinaire et d’une multitude de possibilités vocales, sonores ou encore thématiques, de plus en plus de créateur.trice.s essaient, innovent, expérimentent. Et il faut avouer que ces expérimentations flirtent parfois avec l’étrange et le déconcertant. C’est de cette catégorie un peu particulière que l’on aimerait vous parler aujourd’hui à partir de trois exemples de podcasts assez différents. Et le poulet est une thématique assez abordée dans certains podcasts... ou pointus ou bizarres. En tout cas dans les trois que l’on a choisis pour cette newsletter.

Vous le verrez, le caractère incongru de certaines émissions ne se réduit pas à un simple étonnement distant, à un lever de sourcil dubitatif, ou à une duck face (du poulet au canard, il n’y a qu’un pas) flegmatique! Au contraire, il suscite parfois le sentiment d’une diversité inhérente à la forme-même du podcast, terrain d’exploration riche et inépuisable… bien qu’incongru.

weird.gif

Quand le podcast est à la fois bizarre et super cool, ça donne: 

Hello from the magic tavern

Ce podcast anglophone est juste génial. En plus d’être drôle et divertissant, il compte un bon nombre de bizarreries. Chaque épisode dure entre 30 minutes et une heure, et commence avec un rappel de ce qu’il est arrivé à l’animateur, Arnie, juste avant de commencer l’émission. Arnie est passé à travers un portail dimensionnel magique qui se situait à l’arrière d’un Burger King de Chicago, et s’est retrouvé dans une étrange contrée du nom de «Foon».

Par un miracle inexplicable, il continue de capter un signal Wi-Fi faible et peut donc diffuser un podcast hebdomadaire enregistré dans la taverne du Vermilion Minotaur où il interviewe et discute avec de drôles de monstres, des sorciers obsessionnels, des aventuriers pas très courageux, etc. Une galerie de personnages loufoques défile dans une ambiance de taverne recréée simplement par des crépitements de feu de bois, des tintements de chopes qui trinquent et quelques rires aux éclats en fond sonore. Pour les amateur.trice.s de jeux de rôle, les fans d’Heroic fantasy, ou les amoureu.se.s de Tolkien, ce podcast est pour vous!

On vous recommande tout particulièrement l’épisode 2 où il est question d’un certain voyageur, Tom, héritier du trône ayant délaissé son habit princier pour celui d’acteur dans la fameuse troupe des «Cock Ticklers», en Français les «Chatouilleurs de ...». Nulle obscénité ici, puisqu’il s’agit bien de poulet, ou plutôt de coq, bien sûr, que les comédiens viennent titiller sur scène! Bref, vous l’aurez compris, ce podcast marie à merveille l’humour le plus subtil et les blagues grivoises, dans un talk fictif assez déroutant auquel on s’habitue au bout de quelques minutes.

Kesskonnatan (pour être heureux)

Ce podcast francophone du studio Le Poste Général, est composé d’épisodes de moins de 5 minutes qui sont de petites pastilles sonores complètement barrées. Le principe est le même à chaque fois: une blague, une chanson, une recette de cuisine facile. Sauf que –et c’est là ce qui rend cette émission on ne peut plus bizarre– toutes les voix sont artificielles. Comme celle de Siri, ou lorsque vous utilisez un traducteur sur internet et que vous cliquez sur «Prononcer». Le son est de bonne qualité et le montage dynamique, mais non dépourvu d’un certain sens de l’absurde. En effet, il imite un poste de radio qui passerait d’un canal à l’autre rapidement et sans souci de cohérence. Le tout donne un effet assez expérimental et original.

Dans cet épisode par exemple, vous entendez un robot vous raconter la blague du cheval qui va à la boulangerie, chanter «L’Amour A La Plage» de Niagara, et vous apprendre à faire de bons œufs au plat. Et on retrouve notre thématique du poulet! Hum, simple coïncidence?

giphy coincidence.gif

The Urban Chicken podcast

Alors là, vous êtes servi.e.s. Ce podcast est animé par Jen Pitino qui se définit comme une «chicken enthusiast». Il nous a été recommandé sur Twitter et nous a immédiatement plu. Tout, absolument tout, ce qu’il faut savoir sur le poulet y est consigné, analysé, discuté. Vous avez toujours rêvé de maîtriser l’art du poulailler? Écoutez l’épisode 7. Les poux et les acariens trouvent un refuge chaleureux sur les plumes de vos poules et vous ne savez pas comment vous en débarrasser? L’épisode 14 est fait pour vous. Comment pomponner ses poules pour les présenter à un concours de beauté? L’épisode 53 vous donne toutes les clefs pour réussir. Pris au sérieux ou non, il faut reconnaître que ce podcast est tout simplement incongru, tant la thématique générale est précise, les sujets des épisodes variés (alors qu’ils parlent tous du poulet!), et la musique du générique… étonnamment entraînante.

giphy chicken run 1.gif

Et comme le patriarcat n’a pas épargné le domaine de la volaille, on vous recommande particulièrement l’épisode 2, intitulé  «The Feminist's Chicken!», où il est question de Nettie Metcalfa. Cette remarquable éleveuse de poulets américaine est la seule femme de l’Histoire à avoir créé une race unique de poule officiellement reconnue par l'Association Américaine de la Volaille.

Elie Olivennes

Le conseil podcast de Benjamin Parent: Scriptnotes

photo benjamin parent.png

Benjamin Parent est scénariste et réalisateur. Son court métrage Ce n'est pas un film de cow-boys a été nommé aux César en 2013. Il est le co-créateur de la série OCS Les Grands et co-scénariste du prochain film d'Hugo Gélin : Mon Inconnue ; il prépare actuellement son premier long métrage.


«Les scénaristes John August (Big Fish) et Craig Mazin (Very Bad Trip) vous embarquent chaque semaine dans une conversation sur l'écriture scénaristique en lui redonnant la place qu'elle mérite. On y parle de tout: technique d'écriture, genre de films, d'être auteur aujourd'hui... C'est drôle, passionnant et toujours bienveillant. Qu'on aime ou pas les films de ces auteurs, leur podcast est une mine d'informations pour tous les scénaristes qui veulent perfectionner leur "art". Utile, agréable donc indispensable.»

Scriptnotes est à écouter sur le site de John August.

Comment faire le meilleur son de podcast?

Depuis la sortie, en février dernier, du service en ligne Anchor 3.0 qui propose tout une batterie de fonctionnalités pour la création sonore, chacun peut prendre goût au podcast et en réaliser un. Plus besoin du dernier micro Sennheiser ou Neumann ultra-sensible, ni d'un studio high-tech parfaitement insonorisé! Bon, il est vrai que le podcast ne faisait pas pour autant figure de produit très sophistiqué et technique aux yeux de tou.te.s, mais peut-être semblait-il encore hors de portée pour certain.e.s.

Cette accessibilité accrue à la création sonore se vérifie en effet par le nombre de sorties de plus en plus important de podcasts –on a dépassé les 50 milliards d'écoutes et de téléchargements depuis 2005 sur Apple. Les podcasts indépendants font avancer le médium, l'enrichissent de nouvelles idées de formats, de sons, de voix, d'histoires. Mais il est important également d'avoir une attention particulière à la qualité du son. Or, rien de mieux pour cela que de s'en remettre aux mains d'un.e professionnel.le. On est donc allé interviewer l'un de nos ingénieurs du son, Jean-Baptiste Aubonnet, pour qu'il vous parle de l'importance de son métier, et surtout, de qualité de son en podcast.

Qu'est-ce qu'une bonne prise de son pour un podcast?

J.-B. A.: «C'est au moment de la prise de son que la majorité des choix sont faits, ne serait-ce que la distance entre le micro et la personne interviewée. Plus il est proche, plus l'environnement autour sera loin. Pour la prise de son, ce sont toujours les mêmes conseils: être le plus proche possible de la voix, essayer de se mettre dans un environnement dans lequel il n'y a pas trop d'acoustique, ni trop de bruits parasites, que ce soit une fenêtre qui donne sur un boulevard ou un frigo qui fait du bruit, par exemple. Chaque élément sonore que l'on a autour de soi peut être un parasite. L'idée c'est de trouver un endroit où on les réduit au maximum.

Dans l'idéal, quand on fait de la prise de voix en studio, on change de micro parce que certains vont mieux marcher sur certaines voix. Mais, au final, la référence est toujours la même: les oreilles. On se sert de ses oreilles pour écouter ce que l'on enregistre, et ensuite, avec la chaîne des outils de prise de son (le micro, le pré-ampli et l'enregistreur), on essaie d'avoir un grain et un rendu qui corresponde le plus possible à la réalité entendue. Personnellement, dans le cadre des voix, j'essaie d'avoir un rendu le plus naturaliste possible.»
 

Tu te charges aussi du mixage. Qu'est-ce que c'est?

«Le mixage vient après la prise de son. On travaille plutôt sur le ressenti que va amener la voix. On essaie de trouver le timbre le plus naturel possible, tout en étant le plus agréable. Si une voix est un petit peu agressive, on va calmer les aigus pour l'adoucir. Au contraire, si une voix a beaucoup trop de coffre, de caisse, donc de fréquences basses, on va les calmer un petit peu aussi pour que la voix soit entendue le mieux possible.

Il y a des zones de fréquences que l'on va également augmenter pour améliorer ce que l'on appelle l'intelligibilité. Ce facteur est très important car on ne sait pas sur quoi le produit final va être écouté: sur un casque iPhone, sur des écouteurs vraiment mauvais, ou sur une paire d'enceintes à 20.000 euros. Il s'agit d'essayer de trouver le grain sonore qui va amener le même ressenti, quel que soit le support ou même le lieu d'écoute, dans un salon très calme, ou dans le métro. C'est un jeu d'équilibriste puisqu'il faut aussi garder l'identité sonore de la personne qui parle. Dans le grain d'une voix, déjà énormément de choses se disent et se racontent.

Quand je fais le mixage, je n'ai pas d'influence sur ce qui est dit, j'ai une influence sur la manière dont on l'entend. Imaginons une œuvre visuelle, quelle qu'elle soit, un tableau ou un dessin. Sans mixage ou avec un mauvais ingénieur du son, c'est comme si cette œuvre était exposée dans une cave mal éclairée. Si je fais bien mon métier, cette œuvre est alors parfaitement éclairée, accrochée dans une galerie, bien encadrée et mise en valeur.»
 

Nos oreilles à nous, auditeurs lambda, sont-elles assez sensibles pour entendre la différence entre une bonne et une mauvaise prise de son, un podcast mixé ou pas?

«Sincèrement je pense que oui. Nos oreilles sont ultra éduquées, surtout à la voix enregistrée et microphonée, et particulièrement en France avec une tradition radiophonique assez forte. De base, l'oreille humaine est un sens assez étrange, dont on n'a pas forcément conscience puisqu'il est constamment allumé, en route. L'ouïe ne s'arrête jamais. Il suffit de fermer les yeux pour prendre conscience du fait que l'on voit. Au contraire, on entend absolument tout le temps. Cela ne rend pas forcément l'ouïe éduquée. Mais du moins, on emmagasine de la mémoire auditive non-stop, même quand on dort, ce qui la rend sensible à de plus en plus de sons.

Ce qui est intéressant, c'est que la voix enregistrée, notamment la voix radiophonique, n'est pas une voix que l'on a l'habitude d'entendre dans la réalité, puisque c'est comme si quelqu'un nous parlait de manière très proche, au creux de l'oreille. On rentre dans une intimité. La bonne qualité de prise de voix, c'est ce réalisme, mais aussi l'effet que cela va avoir sur nous en termes d'intimité. Pour les podcasts, une bonne qualité de son, c'est quand la voix réussit à créer ce rapport-là d'intimité, comme si une personne te racontait une histoire à toi, et uniquement à toi. Et on sent quand ça marche et quand ça ne marche pas.»


N'y a-t-il qu'une seule bonne qualité de son en podcast?

«La bonne qualité sonore dépend fortement de ce que l'on veut raconter. On peut très bien avoir un rapport un peu plus éloigné à la voix, mais qui est ultra réaliste parce que la voix est ancrée dans un environnement sonore qui nous parle (on entend les voitures passer dehors, la machine à café qui coule...). Là, c'est moins un rapport à l'intime qu'un rapport au réel qui est engagé.

La voix telle qu'on l'a travaillée dans les podcasts de Louie Media est légèrement différente du rapport radiophonique. Typiquement un Transfert, ce n'est pas une voix au creux de l'oreille qui vient effleurer le tympan, mais ce n'est pas une voix très éloignée non plus. On a plutôt l'impression que la personne est en face de nous, que l'on est capable de la regarder dans les yeux. C'est en tout cas l'imagerie que je m'en fais. C'est intéressant parce qu'au final, on est presque plus naturel que la radio, qui serait plutôt naturaliste, et pourtant, on est détaché du réel au sens où la voix est isolée du reste de l'environnement sonore. On se retrouve avec une personne qui nous raconte son histoire à nous auditeurs, sans que l'on prenne en compte l'endroit où la personne se trouve. Transfert, c'est une confession. Il faut donc garder cette proximité et cet isolement.»


Qu'est-ce qu'on peut faire pour améliorer la qualité de notre son?

«En terme de qualité de son, on peut toujours faire mieux. Avoir un micro et un enregistrement encore plus cher, qui font passer moins de souffle, qui rendent un grain de voix encore plus plein. Mais ce ne serait pas fondamentalement différent. Donc je pense que sur Entre et Transfert, on pourrait difficilement faire vraiment beaucoup mieux. Mais ce qui est intéressant, c'est qu'il faut que l'on aille ailleurs, sur d'autres formats, sur des rapports différents au produit audio. Il y a plein d'autres voies qui peuvent être explorées. C'est là que l'on va découvrir de nouveaux challenges.»

Propos recueillis par Elie Olivennes

Le conseil podcast de Navie: 1 heure avant la rupture

navie.png

Navie est rédactrice, autrice, scénariste.

«Si Chouchou et Loulou avaient eu un podcast en 2018. Magali Bertin et Seb Melia s’aiment, s’adorent et ne se supportent pas... toujours. Pour régler leurs comptes et se retrouver, ils ont eu l’idée de créer 1 heure avant la rupture, un podcast d’une heure enregistré dans leur salon où ils parlent de Chris Pratt, des vacances en solo, de leurs engueulades de couples, de féminisme... c’est drôle, sincère et spontané.»

• 1 heure avant la rupture, à écouter sur Sebmellia.frApple Podcasts, YouTube...

Les podcasts peuvent-ils sauver Hollywood?

Come Sunday, nouveau film sorti sur Netflix en ce mois d’avril, pourrait être une production comme une autre –un récit inspiré d’une histoire vraie, incarné par des stars américaines, Chiwetel Ejiofor, Danny Glover, Martin Sheen... Mais c’est aussi un film d’un genre nouveau: les adaptations de podcasts.

Avant d’être une production hollywoodienne, Come Sunday était un épisode de 2005 de l’émission This American Life, intitulé «Heretics», produit par Ira Glass et Alissa Shipp. Et si ce genre d’adaptations n’est pas intrinsèquement nouveau, il se développe à toute allure aujourd’hui: ABC vient de sortir sa série Alex Inc, adaptée du podcast Start Up, d’Alex Blumberg; HBO a adapté 2 Dope Queens et d’autres projets sont en cours, notamment Dirty John, S-Town

Une nouvelle manne de spectateurs

Pour The Economist, qui analysait fin 2017 l’adaptation du podcast Lore (podcast d’histoires vraies qui font peur, racontées comme autour d’un feu de camp), «le fait qu’un humble podcast puisse appâter des dirigeants de chaînes de télé est la preuve que le média podcast est à son zénith». Citant une enquête d’Edison Research estimant que 67 millions d’Américains de plus de 12 ans écoutaient alors des podcasts mensuellement (le chiffre dépasse désormais les 73 millions) et que 42 millions en écoutaient toutes les semaines (48 millions aujourd’hui), l’hebdomadaire relevait qu’il s’agissait-là d’un chiffre 4 fois supérieur au nombre de personnes se rendant au cinéma toutes les semaines.

Lorsque les magnats du cinéma ou de la télévision écoutent des podcasts, ils voient évidemment une manne de spectateurs potentiels pour leurs productions. Et une manière de limiter les risques d’échec. À la sortie de Come Sunday, Ira Glass, créateur de This American Life expliquait au Hollywood Reporter: «Les podcasts génèrent un lien extrêmement fort entre une émission donnée et sa communauté d’auditeurs», notant que cela créait un public fidèle facilement convertible aux adaptations télé ou ciné. L’épisode de This American Life adapté par Netflix avait été écouté par 4,5 millions de personnes. Le podcast Lore est suivi selon The Economist par 5 millions de personnes par mois: de quoi assurer une communauté solide de spectateurs au moment de la sortie.

Face à la déprime

Mais les écrans pourraient peut-être voir autre chose dans les podcasts. Prequels après sequels, après blockbusters, une critique lancinante a émergé: Hollywood pue. Une mauvaise odeur se répand, de manque de créativité, parfum fétide de la lassitude et de la recherche de profits faciles. «Hollywood est en pleine déprime créative», pouvait-on lire dans le The Hollywood Reporter en 2016. Un constat qui ne cesse d’être répété, au moins depuis le début des années 2000: le refus de prendre des risques conduit au ramollissement intellectuel et artistique du cinéma américain.

À l’inverse, l’industrie des podcasts est perçue aujourd’hui comme extrêmement créative et innovante. Dans son roman graphique Out on the Wire, la bédéiste Jessica Abel présentait d’ailleurs la narration sonore aujourd'hui comme «le terrain le plus fertile pour la non-fiction narrative dans les médias anglo-saxons». Et en fiction –bien que la fiction audio existe depuis que l’audio existe–, de nouveaux codes sont à inventer pour susciter des mondes aussi crédibles et vivants que ce à quoi les fictions visuelles nous ont habitué.e.s. Elie Horowitz, co-scénariste de Homecoming, podcast de fiction de Gimlet Media bientôt adapté par Sam Esmail (Mr Robot) pour Amazon avec Julia Roberts confiait d’ailleurs, «en audio, certaines choses sont plus compliquées, créer un cadre, faire comprendre qui parle, donner une texture à chaque scène… Ces contraintes apparaissent d’abord comme des obstacles ou des limites: des corvées à subir. Mais nous progressons sans cesse dans notre capacité à nous en servir comme des tremplins créatifs».

Étant encore loin de brasser autant d’argent que les industries des écrans, l’industrie du podcast est aussi beaucoup plus libre, moins soumise aux impératifs de rentabilité; elle est aussi encore «cool» comme l’expliquait Zach Braff, qui joue le rôle d’Alex Blumberg dans Alex Inc.

Paradoxalement, cette vague d’adaptations de podcasts pourrait permettre un renouveau créatif à l’écran. S’il n’est pas encore flagrant (les titres cités ne brillent pas par l’originalité de leur transposition filmique), les réalisateurs, en piochant dedans, pourraient bien se confronter à cette ébullition et en bénéficier. Les règles sont à écrire: comment transposer le son en image? Comment inventer le regard qui correspond à l’oreille?

Sans compter que le cheminement inverse des adaptations est en train de s’insinuer. Plusieurs boîtes de production de podcasts américaines nous ont fait remarquer qu’elles discutaient avec des boîtes de productions de films de la possibilité de tester en podcasts des scénarios que ces dernières n’osaient passer directement à l’écran. Si produire un podcast de grande qualité coûte cher, cela coûte toujours moins cher que de mettre Brad Pitt et Jennifer Lawrence dans une pièce avec une caméra braquée sur eux. Produire un podcast «test» est une nouvelle option pour s’aventurer sur de nouveaux terrains, explorer de nouvelles histoires, de nouvelles manières de raconter.


C.P.

Le conseil podcast de Titiou Lecoq: Mon enfant terrible

Titiou Lecoq est autrice et journaliste pour Slate.fr. Tous les vendredis, vous pouvez lire sa super newsletter. Et son dernier livre paru est Libérées! Le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale.

titiou lecoq.jpg

«Mon enfant terrible est un podcast qui ressemble à des discussions très personnelles que j’ai eues avec mes amies et amis quand, après avoir fait des blagues, on s’avoue nos peurs, nos erreurs, nos sentiments d’échec. C’est exactement ce qui me plaît dans le podcast, quand il est exploité sous la forme d’une communication de l’intime, où l’on nous murmure ce qu’on n’ose jamais dire tout haut. Ici, c’est la mère d’un petit enfant qui essaie de comprendre pourquoi il fait des crises de rage tellement violentes qu’elles l’effraient. Qu’est-ce qu’on fait, de forcément mal, pour qu’à un moment notre enfant se mette à nous taper, nous griffer, nous mordre? Comme elle le dit lucidement "avoir des enfants, c’est découvrir qu’au fond on est un monstre”. C’est rassurant à écouter, c’est drôle, c’est émouvant et encore mieux: à la fin, il y a un vrai twist.»

Mon Enfant terrible, un podcast de Karine Le Loët à écouter sur Arte Radio.

Quels modèles économiques pour le podcast aujourd'hui?

Nous avons lancé mardi une campagne de financement participatif! Autant vous dire que pour les 40 prochains jours, vous allez voir passer un sacré nombre de postes sur les réseaux sociaux, à base de «PARTICIPEZZZ ✨⚡️💥🔥🌪🌈☀️❤️💛🤘» (Et effectivement, n'hésitez pas à participer 😏). Alors nous nous sommes dit que la moindre des choses était d'expliquer à quoi cet argent allait nous servir. À financer:

  • Les journalistes, qui cherchent avec intelligence et attention des histoires fortes et pertinentes, susceptibles de vous attendrir, de vous émouvoir, de vous enthousiasmer.

  • Les artistes qui composent nos musiques et dessinent nos illustrations.

  • Le matériel dont nous nous servons et les studios dans lesquels nous enregistrons pour vous faire entendre des voix toujours plus intimistes.

  • Les ingénieurs du son qui apportent leur extrême méticulosité à nos projets pour qu'ils sonnent le mieux possible.

  • Et le temps de production qu'il faut pour mener tous ces projets à bien.

Il s'agit aussi bien sûr de vous faire contribuer au développement de Louie! Mais c'est également un enjeu financier. Ce crowdfunding était l'occasion parfaite de se pencher sur le modèle économique du podcast. Nous avons donc interrogé trois acteurs français majeurs de ce milieu: Joël Ronez, cofondateur de Binge Audio; Julien Neuville, cofondateur de Nouvelles Écoutes; Candice Marchal, cofondatrice de BoxSons.
 

Quel est votre modèle économique aujourd'hui?

Joël Ronez, de Binge Audio:
«Notre modèle est aujourd'hui fondé sur la publicité et le brand content d'une part, et la production déléguée d'autre part. La publicité, c'est du sponsoring qui vient sur nos programmes. Pour le brand content, on travaille avec des clients comme Disney, Universal Pictures dans le domaine du cinéma; avec Médecins sans frontières, l'Université Paris-Saclay, la mairie de Paris dans le secteur public... La production déléguée, c'est la production de programmes que nous faisons pour le compte de diffuseurs ou de médias tiers. C'est ce qui forme la majorité de nos revenus aujourd'hui. On fait aussi de la production exécutive, de la prestation et du conseil, notamment dans le secteur des enceintes connectées. D'ici deux ans, s'ajoutera à notre modèle actuel une partie freemium: les auditeurs pourront souscrire à une partie payante qui donnera accès à un certain nombre de contenus additionnels à valeur ajoutée.»

Julien Neuville, de Nouvelles Écoutes:
«C'est un modèle économique traditionnel dans le milieu du podcast, anglophone ou français. Il est fondé sur la publicité dans les programmes que l'on produit nous-mêmes et sur les contenus que l'on peut réaliser avec et pour des clients privés, qu'il s'agisse d'organisations, d'entreprises, de clubs de foot...»

Candice Marchal, de BoxSons:
«On a un modèle économique payant qui fonctionne par abonnement. Pas de publicité, et pas d'argent industriel. Nous sommes parties avec un capital de base constitué de fonds propres et de fonds amicaux, auquel s'est ajouté l'argent collecté grâce au crowdfunding.» 
 

Binge Audio, modèle freemium d'ici deux ans. Nouvelles Écoutes, gratuit. BoxSons, payant. Pourquoi ce choix?

Joël Ronez:
«Nous ajouterons ce modèle freemium pour disposer d’un lien direct avec nos auditeurs, et notamment pouvoir s’obliger à produire des contenus haut de gamme qui correspondent à leur demande. Cela nous permettra aussi de disposer de données statistiques fiables et utiles au pilotage éditorial.»

Julien Neuville:
«C'est un débat perpétuel dans les médias. En ce qui nous concerne, c'est un choix personnel. On ne veut pas sélectionner notre audience en fonction de ses revenus et de son pouvoir d'achat. J'entends aussi les arguments selon lesquels il faut payer pour avoir de l'information. Je pense que c'est bien d'avoir un peu de tout. Si tout le monde avait des régimes payants, cela ferait des notes de fin de mois colossales pour ceux qui sont abonnés à plusieurs programmes.»

Candice Marchal:
«D'abord parce que l'information a un coût. Nous, on fait du reportage, c'est ce qui nous distingue, même si on a quelques sections qui sont davantage de l'ordre du podcast, comme ce que fait Pascale Clark le dimanche [Un Bien Beau Brouhaha]. Il était hors de question pour nous d'un point de vue déontologique de mettre de la publicité, ou d'avoir des actionnaires qui aujourd'hui ont des participations dans toutes les boîtes.»
 

Avez-vous constaté un changement sur le plan économique depuis votre lancement?

Joël Ronez:
«On a fondé Binge Audio sur la base d'une analyse du marché et d'une intuition qui s'est révélée payante. Pour l'instant, les hypothèses que l'on avait formulées se sont vérifiées. Ce que l'on a constaté cependant depuis janvier, c'est une accélération brutale de la demande de la part des marques, des médias et des annonceurs. Pour vous donner un ordre d'idées, sur le premier trimestre de 2018, on a fait le chiffre d'affaire de toute l'année 2017.»

Julien Neuville:
«Oui, bien sûr. De plus en plus d'annonceurs comprennent la valeur d'une audience moins large, dans le podcast, mais beaucoup plus engagée et beaucoup plus fidèle. Il y a beaucoup plus d'annonceurs qui sont intéressés par l'audio en général, qu'il s'agisse des podcasts ou du développement des smart speakers.»

Candice Marchal:
«Nous sommes les seuls à faire payer pour du son. Je n'ai pas vu d'autres acteurs sur le marché qui le font. Donc ce changement, je ne le constate pas du tout. En ce qui concerne l'économie liée à la publicité, il faut s'adresser à ceux qui en font parce que je ne saurais dire s'ils ont plus de partenaires commerciaux. Quant à nous, nous n'avons pas changé de stratégie économique depuis notre lancement.»
 

L'avenir économique du podcast est-il assuré?

Joël Ronez:
«On ne peut pas dire qu'il y ait un avenir économique certain pour le podcast. Un avenir est assuré aux entreprises qui savent tirer leur épingle du jeu dans un environnement. Tout dépend de votre stratégie et des talents que vous faites travailler. En revanche, ce qui est sûr, c'est que le secteur de l'audio numérique est en plein boum et va continuer à progresser de manière importante. Chez Binge Audio, nous sommes assez confiants sur la suite des événements. Maintenant, ce que l'on appelle “podcast” aujourd'hui deviendra de l'audio parlé non-linéaire qui prendra de multiples formes.»

Julien Neuville:
«On ne peut jamais dire que c'est assuré, on dépend beaucoup des aléas du marché. Dans les médias ou dans le domaine des services, il faut à chaque fois aller chercher un client. Cela demande beaucoup de ressources humaines et financières pour chaque contrat. Le podcast se propage petit à petit auprès des grands décisionnaires et des grandes boîtes, mais également auprès des plus petites start-up. Je pense d'ailleurs qu'il est encore plus intéressant de miser sur ces petites structures. Ce sont des noms un peu moins connus, mais elles font beaucoup de business en ligne. Il s'agit de grandir avec eux, plutôt que d'attendre que les grands groupes se tournent vers nous.»

Candice Marchal:
«Le podcast existe en France depuis très longtemps, sous diverses formes, qu'il s'agisse des fameux replays de Radio France, de radios privées, ou de podcasts amateurs. Il est vrai que depuis un an, il y a une offre de podcasts qui se professionnalise un peu. On en est aux prémisses je pense, mais j'ose imaginer qu'à l'instar des médias papier traditionnels qui se sont mis au net, l'évolution va se faire. C'est une alternative de plus pour les auditeurs. Il s'agit d'essayer de toucher le plus de monde possible, même si les gens ne savent pas encore très bien ni ce qu'est un podcast, ni où en trouver.»
 

En fonction de ces évolutions, envisagez-vous de changer votre stratégie économique?

Joël Ronez:
«J'ai une maxime qui dit : "Il faut avoir une stratégie très ferme et établie, mais en changer tout le temps”. C'est sûr que l'on adapte toujours sa stratégie aux événements du marché et à la façon dont les dynamiques créatives, techniques et économiques se déploient. On ne peut pas décider que le marché sera comme ceci ou comme cela, donc on changera ce qui doit être changé. Ce qu'on ne changera pas, c'est l'envie d'être un média, donc d'être un producteur, un éditeur et un diffuseur de contenus.»

Julien Neuville:
«Tout se passe comme c'était plus ou moins prévu, au moins en termes organisationnels. On met d'abord l'accent sur les équipes de production et de création. C'est la priorité pour nous. On arrive dans un second temps aujourd'hui où, avec notre chiffre d'affaire qui grandit, on a besoin de structurer nos efforts commerciaux. Mais pour l'instant, il s'agit pour nous de rester une boîte à taille humaine, très petite, agile et flexible. Il s'agit d'être à la fois performant et pertinent pour tenter d'être les meilleurs sur chaque domaine. On est quand même au début de quelque chose. Les marques ne savent pas encore ce qu'elles veulent, il n'y a pas de règles véritablement établies. Donc on essaie de faire du sur-mesure.»

Candice Marchal:
«Non, nous ne ferons pas de publicité et nous agirons sans partenaires industriels. C'est une question de déontologie qui est vraiment très importante pour nous. On a évidemment beaucoup de confrères ou consœurs qui travaillent dans des médias possédés par des grands groupes où il y a pléthore de publicité, et on ne doute pas un instant de leur indépendance. Simplement, il y a toujours un soupçon qui vient des auditeurs, des lecteurs, des téléspectateurs. Cette défiance qu'il y a à l'égard des journalistes aujourd'hui, nous voulons la réduire en montrant que nous sommes totalement indépendants.»


Avez-vous fait un crowdfunding? Selon vous, pourquoi est-ce important pour un studio de production de podcasts?

Joël Ronez:
«On a fait un crowdfunding il y a un an et demi. C'est intéressant dans un processus initial d'amorçage pour trois raisons. D'abord, c'est un moyen important pour structurer et rassembler une communauté autour d'un objectif et d'une offre. C'est aussi une façon de se forcer à structurer un discours, une manière de communiquer et puis une offre auprès d'un public. Enfin, c'est un moyen de récupérer de l'argent qui vous permet de financer vos développements, et c'est quand même le principal.»

Julien Neuville:
«On a lancé notre crowdfunding quand on devait avoir quatre ou cinq mois. C'était important au début pour ne pas faire immédiatement rentrer des actionnaires externes qui n'auraient pas la même vision que nous ou que celle de l'audience. Cela importait aussi pour nous parce que l'on est gratuit, on l'a toujours été et on le sera toujours : il faut avoir les fonds nécessaires afin de produire ce que l'on a envie de produire. Cela permettait également de montrer qui on était, quelle était l'image de la boîte, et cela a donné aux internautes et auditeurs la possibilité de faire partie de notre développement. C'était l'occasion de montrer notre projet et d'évaluer ce que l'audience pouvait en penser. Si on n'avait pas réussi, on aurait compris qu'il aurait peut-être fallu changer des choses. Pour nous, cela a été positif, donc comme une première validation et confirmation que l'on allait dans la bonne direction.»

Candice Marchal:
«Nous avons fait un crowdfunding il y a un peu plus d'un an, en novembre 2016. On a récupéré 50.000 euros. C'était important pour fidéliser les gens et évaluer l’appétence que l'audience pouvait avoir pour un média alternatif comme BoxSons.»

Propos recueillis par Elie Olivennes

💡Pour participer au développement de Louie et faire émerger de nouveaux podcasts, vous pouvez contribuer ou partager notre campagne Ulule: Louie va vous faire entendre des voix.

Le conseil podcast d'Iris Brey: Les Couilles sur la table

Iris Brey.png

Iris Brey est critique et auteure de Sex and the Series.

«J’aime beaucoup le podcast Les couilles sur la table de Victoire Tuaillon qui s’empare d’une question qui me semble majeure, voire la plus importante, de notre époque : les masculinités. Essayer d’analyser comment les masculinités se construisent, les interroger avec des experts, c’est encore trop rare dans les médias ou dans les recherches universitaires. Et pourtant, on se rend bien compte après #MeToo et Time’s Up à quel point il est nécessaire de déconstruire la notion de virilité, de masculinité, pour nous permettre d’avancer dans nos réflexions sur les rapports de pouvoir, notamment entre les genres. Et, d’ailleurs, c’est le thème de deux épisodes récents. Mais le dernier épisode en date, le numéro 16 sur le porno, et notamment le porno gay, m’a particulièrement interpellée car les sexualités masculines sont rarement questionnées. L’intervenant de l’épisode, Florian Vörös, professeur de porn studies, nous permet vraiment de réfléchir sur les normes de masculinité qui se dégagent du porno hétéro et gay et comment nos “consommations” culturelles façonnent notre sexualité. J’aime aussi beaucoup la manière dont Victoire Tuaillon mène ses entretiens. On la sent très préparée, curieuse, précise et soucieuse de ne jamais perdre celui ou celle qui l’écoute. Bienveillante. Chaque épisode reste unique, sans impression de répétition, ni dans la structure, ni dans les propos, ni dans ses intervenant.e.s. C’est toujours une très agréable surprise.»

Les Couilles sur la table, un podcast de Binge Audio par Victoire Tuaillon. 

Comment le podcast est-il entré dans votre vie?

À chaque fois qu’on parle de podcasts avec quelqu’un, on a l’impression qu’il se passe quelque chose de spécial, qu’un lien nous unit. On a le sentiment de faire partie de la même communauté, de se comprendre mieux et de partager un point commun très fort. C’est peut-être ça aussi, écouter des podcasts: faire partie d’un collectif de passionné.e.s. C'est pourquoi nous vous avons proposé un court sondage à vous, auditeurs.trices. Et c'est avec joie que nous avons reçu et lu toutes vos réponses. Certaines nous ont intrigués, d'autres épatés, d'autres encore émus par leur simplicité. Il faut préciser que ce questionnaire, loin d'être exhaustif, n'a pas été soumis à une partie représentative de la population. Notre seul objectif est de faire parler ceux qui, d'habitude, écoutent.

Théodore, 25 ans, en a fait un rituel : «J'écoute des podcasts parce que j'aime leur ambiance, parce qu'ils traitent de sujets qui m'intéressent [...] J'apprécie ce format parce qu'il me permet d'écouter des choses intéressantes facilement, en particulier dans les moments où je suis occupé par une activité qui ne demande pas beaucoup de concentration (quand je fais la cuisine, ou du rangement...). J'écoute aussi quasi systématiquement des podcasts avant de m'endormir parce que c'est une activité qui peut se pratiquer allongé et les yeux fermés.»

«J'aime ces capsules consacrées à des sujets très variés. J'aime écouter les gens parler sans devoir répondre, sans devoir voir. Les podcasts, parce qu'ils sont souvent indépendants, sont libres dans leur sujet: écouter les histoires incroyables ou même banales des gens (Transfert), parler du corps, de racisme, sans barrière ni tabou (Un podcast à soi, The Why “Le Poukwa”), découvrir des personnalités depuis un point de vue plus intime (La Poudre) ou donner la parole à une jeune fille (Entre) : ne serait-ce qu’envisageable à la radio?», détaille Joséphine, 25 ans.

C’est encore Myrtille, 33 ans, qui manifeste son amour pour le podcast: «Ils me font du bien, m'ouvrent à de nouvelles thématiques, me rendent plus intelligente, me font me poser de nouvelles questions. C'est une vraie ouverture sur le monde, une motivation et une stimulation intellectuelle quotidienne.»

D’autres nous ont plutôt parlé de leur histoire personnelle.

Une personne de 39 ans, qui a préféré rester anonyme, nous explique sa redécouverte du podcast après avoir écouté Le Donjon de Naheulbeuk il y a quelques années: «J'ai recommencé à écouter [des séries audio] grâce à mon fils... Quand je le promenais dans sa poussette et qu'il dormait, je m'occupais l'esprit avec ces séries audio. Je continue à en écouter parce que j'y trouve une fraîcheur, une émulation. Les récits sériels m'ont toujours plu (sagas littéraires, bd/mangas, séries TV...). C'est un autre imaginaire encore.»

«C'est mon nouveau média pour m'informer, découvrir, m'instruire ou me divertir (en parallèle avec YouTube). J'apprécie beaucoup ce format car je peux l'écouter partout, en faisant à manger, en me baladant ou en conduisant. J'en consomme beaucoup au travail. Je bosse dans la grande distribution, de 4h du matin jusqu'à l'ouverture du magasin, et c'est l'occasion rêvée pour écouter des podcasts tout en remplissant les rayons», raconte Benoît, 46 ans.

C’est une question pratique pour Sébastien, 36 ans: «Je prends beaucoup le métro et j'en ai marre de trimballer des gros livres pour finalement ne rien pouvoir lire parce qu'on est trop serrés, alors j'écoute.»

«Au départ, c'était pour accompagner mes trajets quotidiens hivernaux, car je marche tous les jours pour aller travailler et revenir. Les écouteurs calés sous le bonnet et la capuche, les fils qui passent méthodiquement sous la grosse écharpe, l'iPod rangé à l'intérieur de la veste, au chaud, et j'étais prête pour le trajet de 30 minutes. [...] J'habite au Canada, ça me permet d'écouter et de rattraper des émissions et l'actu française, par exemple. Ce format donne un accès à une authenticité. [...] J'aime ce que le podcast peut offrir au développement de la francophonie», rapporte Maureen, 34 ans.

«J’habite à l’étranger donc suis peu en contact avec la langue française. Écouter des podcasts pour moi, c’est presque comme si j’écoutais les conversations de mes propres amis», avoue Marie, 28 ans.

Mais alors, le podcast, est-ce vraiment réservé aux passionné.e.s? Pas forcément! Il existe plein de façons différentes d'en découvrir ou de se familiariser avec ce format.

Certains passent par les réseaux sociaux pour en trouver, comme Laura, 28 ans, qui écoute maintenant Riviera Détente. D’autres y ont été conduit.e.s en profitant de la radio de rattrapage. Le bouche-à-oreille est très puissant également. Et de plus en plus de médias en parlent ou en proposent. Ainsi, Élodie, 27 ans, découvre «“Jusqu'où peut-on aller pour devenir ami avec ses voisins”. De Transfert sur Slate. Je vais régulièrement sur Slate. Pour leurs angles originaux. Et puis j'ai découvert cet onglet podcast avec cette rubrique. Transfert. J'ai accroché tout de suite.» Vous pouvez même tomber sur un podcast parce que c’est l’invité qui vous intéresse en réalité, comme Johan, 18 ans: «Sur YouTube, ça parlait d'un rappeur que j'aime bien, Gringe». Il était l’invité d’Antonin Archer dans l’épisode 35 de Nouvelle École. «C'était cool, du coup j'ai continué à en écouter.»

Une fois dedans, certain.e.s se mettent à adorer vraiment ça, comme Clément, 26 ans, qui écoute «au minimum 30 minutes par jour, le matin et le soir dans les transports». Un point commun quasiment systématique des réponses que nous avons obtenues: les auditeurs consomment du podcast… EN MASSE. Comme Mélanie, 41 ans: «Deux heures par jour (dans les transports). Je suis abonnée à une cinquantaine de podcasts, mais il m’arrive d’en abandonner certains et d’y revenir ensuite (par exemple, j’ai des périodes d’écoute intensive de tout ce que fait Arte radio, puis j’arrête de télécharger leurs productions pendant deux ou trois mois, puis rebelote). En ce moment, j’écoute systématiquement tout ce que sortent : Les Couilles sur la table, Vieille Branche, Transfert, Entre, Where Should We Begin...».

Presque tous les auditeur.trice.s de podcasts en recommandent à leurs ami.e.s, parfois même trop. Nous aussi, on a l’impression d’en parler beaucoup plus qu’il ne faudrait dans une conversation normale, mais que voulez-vous…? C’est tellement génial!

Un grand merci à toutes et à tous pour vos réponses. Cela nous procure toujours un immense plaisir de lire votre engouement pour le podcast (et pour les productions de Louie)!

giphy thank you.gif

Le conseil podcast de Géraldine Sarratia: Un podcast à soi

Géraldine Sarratia est rédactrice en chef des Inrocks et anime Dans le genre sur Radio Nova.

un podcast a soi.png

«Un de mes podcast français préférés est Un podcast à soi de Charlotte Bienaimé sur Arte radio. Elle aborde des questions féministes, ayant trait à l'égalité homme-femme dans notre société. C'est à la fois intime, très précis fouillé, documenté, avec une vraie progression de la pensée. J'ai beaucoup aimé l'épisode “Qui gardera les enfants”, qui interroge, en lointain écho au Chanson douce de Leïla Slimani, la relation que certaines femmes blanches de classe supérieures ou moyennes favorisées entretiennent avec d'autres femmes, moins favorisées elles, souvent migrantes, à qui elles ont recours pour garder leurs enfants et résoudre l'inégale répartition des tâches domestiques.»

• Un podcast à soi, épisode 5, sur Arte Radio

Racontons-nous encore de vraies histoires?

Il y a quelques semaines, le sociologue Christian Salmon nous annonçait un changement. Lui qui avait théorisé, il y a une décennie, la manière dont nous étions entré.e.s dans l’ère du storytelling (technique de communication consistant à user des procédés narratifs et de la mise en récit pour renforcer l'adhésion du public au fond du discours, à des fins économiques ou encore politiques; ou comment «transformer un politique, un cadre d'entreprise ou un baril de lessive en héros de saga») déclare maintenant aujourd’hui: «Fini le storytelling, bienvenue dans l’ère du clash». Dans son long papier ainsi titré, publié sur le site de Médiapart, il explique la manière dont désormais «les événements ne s’ordonnent plus en feuilletons mais sont gouvernés par l’imprévisibilité, l’irruption, la surprise»

Il y a 10 ans, Salmon regrettait dans son passionnant ouvrage que «l’essor du storytelling ressemble en effet à une victoire à la Pyrrhus, obtenue au prix de la banalisation du concept même de récit et de la confusion entretenue entre un véritable récit (narrative) et un simple échange d’anecdotes (stories), un témoignage et un récit de fiction, une narration spontanée (orale ou écrite) et un rapport d’activité.» Si l’ère du storytelling s’achève. Va-t-on pouvoir enfin restaurer de vrais récits, de vraies histoires? Et se pose alors la question: c’est  quoi, une vraie histoire?
 

giphy Morpheus.gif

Figurez-vous que Walter Benjamin, philosophe allemand du début du XXème siècle, peut nous aider à répondre à cette question.

«L’art de raconter est en voie de se perdre», constatait-il dans Expérience et pauvreté, publié en 1933. Nous sommes près d’un siècle avant Salmon et déjà le philosophe analyse avec une lucidité étonnante le tournant qui est en train de se jouer à la charnière du XIXème et du XXème siècle. Selon Walter Benjamin, le XXème siècle entre dans une véritable crise de la narration qui a déjà débuté au siècle précédent.

Une finalité morale

Traditionnellement, la narration repose sur un aspect utilitaire, une moralité, un conseil de vie. Cette finalité morale du récit suppose, chez celui ou celle qui raconte, une forme de sagesse «tissé[e] dans l'étoffe d'une vie vécue». Cette sagesse précisément, explique le philosophe allemand, est en déclin au début du XXème siècle. La sagesse se comprend, selon lui, comme une forme d'autorité acquise par l'expérience des années passées et la proximité d'avec la mort. Le mourant est alors le symbole d'une sagesse qui se veut transmissible. C’est la figure extrêmement courante du vieux sage. Et quel est le point commun entre les trois plus grands ou plus célèbres vieux sages de la culture pop: Yoda de Star Wars, Dumbledore de Harry Potter et Gandalf du Seigneur des anneaux? [SPOILER] Ils meurent. Tous les trois. (Même si ok, certains ressuscitent ou parlent d’une mystérieuse façon aux vivants). Et ils ont anticipé leur mort prochaine. D’où la nécessité de transmettre leurs histoires et leurs expériences à un héritier ou un apprenti plus jeune.

Or, «au XIXe siècle, la société bourgeoise, avec ses institutions hygiéniques et sociales, privées et publiques, a obtenu un résultat accessoire, qui était peut-être inconsciemment son but principal: permettre aux hommes de ne plus assister à la mort de leurs congénères». La poursuite effrénée du nouveau dans les sociétés modernes a anéanti la sagesse en mettant à distance les personnes âgées susceptibles d’avoir des expériences à partager, donc les vraies histoires.

Il faut ajouter que les nouvelles techniques d'enregistrement de la voix (gramophone, phonographe, téléphone), jouent un rôle crucial dans cette disparition de la sagesse. Elles ont en quelque sorte supprimé l'autorité conférée par la mort prochaine et la nécessité urgente de transmettre les expériences. Quand un simple bouton permet d'immortaliser une voix, un conseil sage, une philosophie de vie, il n'y a plus d'angoisse de la transmission.

Il importe assez peu qu’il s’agisse d’une histoire vraie, plutôt que fausse. Il faut, en revanche, que ce soit une véritable histoire, pas une anecdote, ou un récit simplement divertissant. Une vraie histoire, selon Walter Benjamin, c’est donc la narration d'une expérience qui permet à l'auditeur d'en apprendre plus sur la personne qui raconte mais aussi et surtout sur l'être humain en général. On en sort grandi.e, enrichi.e d'une sagesse nouvelle qu'il faudra transmettre à notre tour aux générations suivantes.

giphy papy.gif

Pourquoi ne racontons-nous plus de véritables histoires?

La narration suppose donc le partage d'expériences. Or, ce partage s'effectue dans le cadre d'une tradition reprise par les générations successives, dans la continuité d'une parole transmise des parents aux enfants. Mais la modernité, selon Walter Benjamin, se caractérise par le «temps disloqué et entrecoupé du travail dans le capitalisme moderne». Les événements de la vie quotidienne deviennent alors pour lui intransmissibles. Perdu dans l'«existence normalisée et dénaturée des masses soumises à la civilisation», l'individu moderne perd ses capacités narratives, privé d'expériences à raconter et d'interlocuteurs à qui les raconter. La massification de la civilisation et le développement de l’ère industrielle sur le modèle de la standardisation ont fait perdre aux actes des êtres humains leur caractère d’événements singuliers et d'expériences individuelles et uniques. C’est-à-dire, en définitive, leur possibilité de s’intégrer dans un récit, avec toutes leurs dimensions d’imprévu, de surprise, et d'absence d'explication.

Walter Benjamin constate un déclin de la continuité temporelle, fondée sur les relations entre les générations. Une forme nouvelle de continuité apparaît entre le XIXème et le XXème siècle: celle de la masse, spatiale, liée à l’urbanisation. Aujourd'hui, à l'ère des réseaux sociaux et de la mondialisation, c'est le contact avec les autres individus, éloignés spatialement de nous, que nous recherchons. Le partage des expériences se fait dans l'instantané mais sur des grandes distances. À l'inverse, les vraies histoires, selon le philosophe, se transmettent face à face et directement, entre deux personnes que de nombreuses années séparent.

Par quoi les avons-nous remplacées?

Au cours de la deuxième moitié du XIXème, l'information connaît des progrès incroyables. La presse se développe considérablement, s'organise, se spécialise et est lue par des millions de personnes. Selon Walter Benjamin, l'information se concentre sur l'explication: «l’événement […] est […] imposé au lecteur dans ses connexions logiques». Au contraire, la narration est beaucoup plus ouverte et refuse l'explication systématique. Elle laisse au lecteur ou à l'auditeur le soin d'interpréter le récit comme il l'entend ou même de demeurer dans l'étourdissement d'une histoire surprenante, voire incompréhensible.

La suppression de la proximité physique entre la personne qui raconte et celle qui écoute a rendu caduque toute possibilité d'échange et d'incarnation des événements transmis. Ce que la presse raconte et explique apparaît entièrement détaché de la vie du lecteur. La narration, à l'inverse, «incorpore [les événements] dans la vie même de celui qui raconte, pour le[s] communiquer, comme sa propre expérience, à celui qui écoute. Ainsi le narrateur y laisse sa trace, comme la main du potier sur le vase d’argile»

En réalité, le face à face solennel, parfois difficile à obtenir,  n’est sans doute pas nécessaire à un véritable récit. Du moment que ce que Benjamin associe au face à face –l’incarnation très forte, l’attention à l’autre, la possibilité d’un partage– est reproduite ailleurs. Par exemple (vous me voyez venir?) via les podcasts narratifs. Vous avez à travers ces récits cette transmission incarnée, par la voix, l’écoute active qui se distingue de l’attention passive que l’on constate parfois vis-à-vis des écrans.

Peut-être que si le monde politique désinvestit le storytelling, nous reviendrons plus facilement collectivement à ces vraies histoires que Benjamin louait. 

Moralité de la newsletter: Walter Benjamin aurait écouté des podcasts, à coup sûr!

walter podcaster.jpg