Le son binaural: Saint Graal ou gadget de la création sonore?

Enfin! Avec l'épisode 1 de Plan Culinaire, Louie s'est mis au son binaural. Oui, le mot fait peur (on dit aussi «son en 3D»), mais la réalité est encore plus impressionnante! Si vous n'avez jamais entendu de son binaural, je vous invite à écouter cette tondeuse passer près de votre nuque, vous allez tout de suite comprendre aux frissons dans votre dos. Cependant, on explique assez peu en quoi le binaural diffère du son habituel, ce que cela peut apporter au podcast et à la création sonore en termes d'ambiance et d'immersion. Je me suis donc tout naturellement tourné vers l'ingénieure du son qui s'occupe de la création sonore de Plan Culinaire.
Léa Chevrier a 25 ans et a étudié à Louis-Lumière en son. Elle a fait un mémoire sur l'utilisation du binaural pour le documentaire radiophonique, et a réalisé Sur la langue, pour ARTE Radio, ainsi qu'un long documentaire sur les phobies avec un court passage en binaural sur l'apiphobie, pour France Culture.
 

Pourquoi t'es-tu tournée vers les podcasts?

L.C. «J'ai beaucoup écouté de podcasts, et à chaque fois je suis un peu déçue parce qu'il y a surtout beaucoup de voix. Le fond est toujours intéressant mais il y a très rarement une sensibilité sonore. Cela m'étonne parce qu'aujourd'hui, dans toute la production audiovisuelle, dans toutes les séries, l'image est de plus en plus travaillée, on voit qu'il y a une vraie recherche esthétique. Je trouve qu'en radio, les journalistes ont trop peu de sensibilité au son, et c'est dommage. Le binaural peut remédier à cela.»
 

Alors c'est quoi exactement, le binaural ?

«Il y a deux manières de faire du binaural. La première, que j'utilise le plus souvent et qui est la plus simple et magique selon moi, consiste à mettre un micro dans chacune des oreilles et d'enregistrer. Quand on écoute ensuite au casque, on entend en 3D. Cela repose sur un principe très simple: depuis la naissance, notre cerveau corrèle la vue et l'ouïe, si bien qu'il enregistre toutes les informations de spatialisation. Cela permet, même quand on ferme les yeux, de savoir d'où vient le son, et c'est lié à la forme de nos oreilles. Le pavillon de l'oreille est orienté vers l'avant, donc lorsqu'on entend un son devant ou derrière, il ne va pas avoir le même timbre, la même couleur. Si on entend un son à gauche, l'onde sonore arrive sur l'oreille gauche avant d'arriver à l'oreille droite. Le fait de mettre des micros au plus près des tympans permet naturellement de reproduire ce phénomène, car les ondes sonores subissent un effet de diffraction et de réflexion sur notre tête. Les micros vont alors enregistrer directement et exactement les mêmes différences de son. C'est ce que l'on appelle le binaural natif. La deuxième technique, plus compliquée, consiste à utiliser des modèles mathématiques qui essaient de reproduire ces différences de son via un logiciel. C'est le binaural par traitement du signal.»
 

En quoi est-ce différent du son que l'on a l'habitude d'écouter?

«Le binaural diffère de la stéréo. La stéréo capte les différences de temps et d'intensité des sons, et cela permet d'entendre à droite et à gauche, mais pas en avant, en arrière, au dessus, en dessous, parce que tout cela repose sur les différences de timbre. Et c'est cela que prend en compte le binaural.»
 

En quoi l'écoute d'un son en binaural est alors différente?

«Le binaural apporte de l'espace, une impression d'immersion, que l'on a moins avec la stéréo. Dans tout ce qui est enregistré très proche de la tête, comme une voix qui nous chuchote à l'oreille ou un objet que l'on fait passer près de notre nuque, le binaural va très bien fonctionner parce qu'il va rendre l'impression que quelque chose nous frôle. En binaural, on projette les sons à l'extérieur de notre tête, comme dans la vraie vie. En stéréo, le son ne semble pas naturel, et le cerveau ne sait pas où le placer. Il l'internalise donc dans la tête. Le binaural se rapproche beaucoup plus de l'écoute naturelle finalement. La stéréo est faite pour fonctionner sur enceintes à la base. Elle retranscrit une image sonore que l'on pourrait avoir comme devant nos yeux. C'est pour cela que la stéréo au casque ou aux écouteurs fonctionne moins bien que sur des enceintes. Et à l'inverse, le binaural fonctionne exclusivement aux écouteurs.»
 

Pourquoi est-ce que le binaural te passionne?

«C'est quelque chose d'assez magique, même si c'est faux: c'est le fantasme de pouvoir écouter avec les oreilles de quelqu'un d'autre. Comme voir à travers les yeux d'autrui. Chacun voit et entend de façon légèrement différente. Avec le binaural natif, si j'enregistre quelque chose avec des micros dans mes oreilles et que je réécoute au casque, cela va très bien marcher. Si, en revanche, quelqu'un d'autre réécoute et si les oreilles de cette personne sont très différentes des miennes, cela risque de mal fonctionner. C'est clairement un véritable enjeu technique, mais en même temps je trouve cela génial et fascinant!»
 

Comment travailles-tu avec Louie Media là-dessus?

«Pour l'instant, je travaille sur Plan Culinaire. Je suis arrivée un peu tard sur le projet, donc tout était déjà écrit et les voix étaient enregistrées. J'ai davantage fait de l'illustration sonore a posteriori. Mélissa m'a laissé carte blanche pour faire la création sonore que je voulais, et je me suis bien amusée. Je voulais enregistrer quelqu'un qui mâche des céréales en binaural natif mais c'était un peu compliqué. On peut acheter des têtes artificielles avec des micros, mais cela coûte très cher, donc j'ai préféré fabriquer une tête moi-même! J'ai passé une journée dans ma chambre avec mon paquet de céréales à enregistrer plein de sons. Je suis aussi allée prendre des ambiances dans des supermarchés, des cafés... L'avantage, c'est qu'avec les petits micros dans les oreilles, je passe incognito, tout le monde pense que ce sont des écouteurs! Je pense qu'avec Louie, on va intégrer le son en binaural de plus en plus tôt, dès l'écriture des épisodes, parce que plaquer du son par dessus n'est pas toujours très heureux.»
 

Le binaural est-il le futur de la création audio ou un simple gadget, selon toi?

«Le binaural existe depuis les années 1970 mais ne se démocratise que maintenant parce que, sociologiquement, les gens se mettent de plus en plus à écouter au casque ou aux écouteurs. Mais je ne pense pas que le binaural soit mieux que la stéréo, et que la stéréo soit mieux que la mono. C'est juste différent selon l'utilisation que l'on en fait, et ce sont deux choses différentes. C'est comme la couleur et le noir et blanc. Un beau film en noir et blanc, on n'a pas envie de le coloriser. Le problème avec les nouvelles technologies (même si ce n'est pas si nouveau), c'est que l'on commence toujours par faire des choses un peu kitsch juste pour montrer l'effet, comme le cinéma 3D par exemple. Petit à petit, cela rentre dans la culture des gens et on commence à l'associer à une vraie écriture. Moi-même je tâtonne et je me pose tout le temps la question pour le binaural. Que peut-on faire avec, et dans quel cadre est-ce intéressant?
Pour répondre à la question initiale, c'est les deux. Le binaural n'est qu'une technique. Reste à savoir comment se l'approprier.»


Propos recueillis par Elie Olivennes

 

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Pour entendre les sons de céréales en binaural dont parle Léa Chevrier dans l'interview, écoutez le premier épisode de Plan CulinaireCe nouveau podcast Louie sera diffusé chaque premier vendredi du mois. Retrouvez Plan Culinaire sur notre site louiemedia.com,  sur iTunes (et laissez commentaires et étoiles!), Soundcloud, YouTube. N'hésitez pas à nous suivre sur Facebook, Twitter, et Instagram et à commenter. Vous pouvez aussi nous envoyer des e-mails à hello@louiemedia.com.